Les églises de brique

Qui sait que Toulouse est la deuxième ville d’Europe pour le nombre de reliques, après Rome ? La plupart d’entre elles sont à la basilique Saint-Sernin, richement dotée dès Charlemagne. C’est également à Toulouse que saint Dominique fonda en 1215 l’Ordre des frères prêcheurs, vite appelé à essaimer partout en Europe et à devenir l’un des piliers de l’église catholique, et dont les membres sont plus connus sous le nom de « dominicains ».

Avec un tel pedigree il n’est pas étonnant que la ville, siège des comtes de Toulouse dont le territoire s’étendait jusqu’aux rives du Rhône, puis capitale historique de la province royale du Languedoc dont elle accueillait le parlement, ait attiré de nombreux ordres religieux qui la couvrirent de clochers au point qu’elle fut surnommée « Toulouse la sainte ». Au 17ème siècle, l’emprise des divers bâtiments religieux occupait 41% de la superficie de la ville ! Nombreux parmi ces monuments furent ceux qui disparurent au long des siècles, mais nombreux aussi sont ceux qui survécurent et constituent toujours l’un des fleurons de notre patrimoine architectural.

Si beaucoup d’édifices religieux de Toulouse présentent un grand intérêt, deux toutefois se démarquent par leur caractère exceptionnel : la basilique Saint-Sernin et le couvent des Jacobins.


La basilique Saint-Sernin

Saint-Sernin passe pour être la plus grande église romane conservée d’Europe, depuis la destruction de l’abbaye de Cluny pendant la Révolution…

Avec ses 115 mètres de longueur et 64 mètres de largeur au transept, avec la remarquable harmonie de son architecture, Saint-Sernin est sans conteste, comme l’écrit le guide Michelin, la plus célèbre et la plus belle des grandes églises romanes du Midi.

Bâtie essentiellement aux 11ème et 12ème siècles, en brique (surtout) et en pierre, Saint-Sernin est l’archétype de la grande église romane de pèlerinage. Son importance en tant que site de pèlerinage et monument symbolique de son époque a été reconnue par l’UNESCO lors du classement des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France, le document d’évaluation la désigne en effet explicitement comme un des points forts de ce dossier (avec les églises de Conques et de Moissac).

Elle doit son existence au martyr de saint Saturnin, attaché à un taureau par les Romains polythéistes de Toulouse vers l’an 250. Au fil des siècles le culte de ses reliques prit de la vigueur, attirant à partir de l’an mil des foules de pèlerins si importantes que l’ancien sanctuaire devint insuffisant.

C’est ainsi que vers l’an 1070 fut entamée la construction de cette vaste église, à laquelle participèrent des maîtres de la sculpture romane, dont les doubles collatéraux et la disposition des chapelles abritant les reliques (Saint-Sernin est l’église de France abritant le plus de reliques) permirent dès lors d’accueillir le flux de pèlerins sans déranger la messe se tenant dans la nef.

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Le chevet de l’église, avec ses chapelles rayonnantes, est à la fois la partie la plus ancienne et la plus belle :
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La porte Miègeville qui fait face à la rue du Taur était l’entrée privilégiée. Les sculptures des chapiteaux, consoles et autres éléments de décor forment un magnifique exemple de sculpture romane, avec des détails ravissants à observer longuement et attentivement :
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Son tympan sculpté a été placé au rang des chefs-d’œuvre de la sculpture romane, il inaugurait un nouveau genre qui allait connaître son apothéose romane à Conques et Moissac, et serait encore développé par le style gothique : le tympan à programme iconographique historié (ici l’Ascension du Christ).
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Le clocher a été construit en plusieurs phases bien visibles : romane pour les premiers étages aux arcs arrondis, puis gothique pour les deux derniers étages (vers 1300 seulement). C’est là la seule (petite) concession au gothique de ce superbe exemple d’église romane.

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Par-dessus les toits de la rue du Taur, le clocher est visible depuis la place du Capitole :
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Le couvent des Jacobins

Pur joyau de l’art gothique languedocien, le couvent des Jacobins fut considéré comme la plus belle église dominicaine par le pape Urbain V qui lui attribua les reliques de saint Thomas d’Aquin en l’an 1369.

Pour bien comprendre l’importance de ce monument, un rappel historique s’impose. Au début du 13ème siècle le catharisme étend son influence sur les terres des comtes de Toulouse. Ceux-ci sont pourtant de « bons catholiques », mais la tolérance religieuse qu’ils affichent ne plaît guère à l’Église de Rome qui considère les cathares comme des hérétiques.

Les moyens déployés pour éradiquer cette hérésie sont considérables et multiples : la prédication d’abord avec la création à Toulouse en 1215 de l’Ordre dominicain par saint Dominique, la guerre également avec la croisade dite « des Albigeois », puis l’Inquisition pour traquer les cathares vaincus, enfin la création de l’Université de Toulouse en 1229 visant initialement à favoriser la diffusion de la théologie telle que la voulait Rome.

Le gothique languedocien (ou gothique méridional)

L’architecture gothique religieuse se déclina parfois en variantes locales, c’est le cas dans le Midi de la France où le gothique languedocien fut une variante très originale. On le retrouve plus particulièrement dans les régions où le catharisme s’était implanté et était combattu. Son aspect extérieur généralement austère tranche avec le luxe habituel de l’Église catholique, car c’était là un des défauts de celle-ci que les cathares aimaient à vilipender, et le clergé méridional avait alors pris conscience qu’il lui fallait reconquérir les esprits après avoir gagné la guerre.

Commencée en 1230, la construction de ce couvent dominicain dura près d’un siècle, avec de fréquents agrandissements permis par la prospérité croissante de l’Ordre.

L’église est constituée de deux nefs séparées par une rangée de colonnes qui sont les plus hautes de l’architecture gothique : 28 mètres sous clef, dont 22 mètres pour la partie en pierre. Le point d’orgue de cette colonnade hors du commun est la dernière colonne à l’est, qui donne naissance à un fameux « palmier » minéral, chef-d’œuvre unique en son genre avec ses 22 nervures.

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Vu de la rue, le monument apparaît massif et austère, bien dans le style du gothique languedocien :
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L’intérieur est également très dépouillé, mais l’effet est tout autre avec la mise en valeur de son volume et de l’étonnante légèreté de son architecture.

Ce dépouillement était voulu par les dominicains : la richesse du mobilier n’avait pas sa place dans cette église dédiée à la prédication. C’est là un des rares exemples d’église restée fidèle à ces principes fondateurs de l’Ordre dominicain, un exemple dont l’esprit du modèle architectural ne fut guère suivi par la suite en Europe (y compris dans les églises dominicaines) car il était peu pratique d’y disposer un maître-autel.

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Les murs et le plafond sont en brique, recouverts d’un faux appareil de pierre. Seules les colonnes sont en pierre véritable.

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La solution technique inventée pour réunir les voûtes des deux nefs en une seule et fermer le chœur a donné naissance à ce « palmier » unique au monde :
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Depuis 1369 les reliques de saint Thomas d’Aquin, célèbre théologien dominicain considéré comme le plus grand penseur du Moyen âge, reposent dans l’église :
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Un très beau cloître en brique et en marbre gris de Saint-Béat est caché au cœur du couvent.

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La salle capitulaire :
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La chapelle Saint-Antonin et ses peintures illustrant l’Apocalypse et la vie de Saint-Antonin :
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Le réfectoire et ses 60 mètres de long, un des plus grands du genre :
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Le clocher domine les toits de Toulouse du haut de ses 45 mètres. Avec ses arcs en mitre, il est d’une facture semblable aux deux derniers étages de celui de la basilique Saint-Sernin :
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La Maison Seilhan et la chapelle de l’Inquisition

Le véritable berceau de l’ordre des dominicains se trouve à la Maison Seilhan, une des plus vieilles demeures de Toulouse, où l’on peut voir la chambre de saint Dominique. C’est là qu’il rassembla la première communauté des frères prêcheurs en 1215 :
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Attenante à la Maison Seilhan se trouve l’ancienne chapelle de l’Inquisition, au 17ème siècle le peintre dominicain Balthazar-Thomas Moncornet y peignit un plafond à caissons retraçant l’itinéraire moral de saint Dominique en 15 tableaux dont voici un échantillon :
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Un signe de vocation. Enfant, Dominique quitte son lit pour dormir à la dure, des abeilles (symbole de sagesse) voltigent autour de sa bouche, signes d’une vie austère consacrée à la prédication. On retrouve donc les signes prémonitoires de l’ordre religieux mendiant que formeront les dominicains :
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la prière du Rosaire. Retiré dans la forêt de Bouconne, près de Toulouse, pour prier, Dominique reçoit le rosaire des mains de la Vierge pour convertir les populations. Dans ce panneau apparaît un emblème des dominicains : un chien portant une torche. Depuis le haut Moyen-Age les prédicateurs sont comparés aux chiens, chargés de guider le troupeau et de le protéger des bêtes féroces, les hérésies étant souvent représentées par des renards ou des loups. Le chien porte en sa gueule une flamme, pour signifier l’ardeur de la charité et la lumière de la vérité :
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Une guérison. Par sa prière, Dominique guérit un architecte victime d’une chute. Ce miracle réfute le catharisme qui méprise le corps, car l’attention de Dominique se porte à la totalité de l’homme et pas seulement au salut de son âme :
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Le couvent des Augustins

Autre grand couvent toulousain, bâti en plein centre-ville, le couvent des Augustins est devenu le musée des beaux-arts de Toulouse peu après la Révolution.

Le couvent des Augustins fut construit au 14ème siècle dans le style gothique languedocien. Il est l’œuvre de l’ordre des ermites de saint Augustin, un ordre mendiant au même titre que les dominicains ou les cordeliers, qui cherchait à s’établir dans les grandes villes.

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Des gargouilles alignées comme à la parade dans une allée du cloître. Ne dirait-on pas qu’elles chantent ?

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Les belles voûtes de la salle capitulaire :
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L’église est un très bel exemple de gothique languedocien. Là aussi les murs et le plafond sont en brique, recouverts d’un faux appareil de pierre :
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La cathédrale Saint-Etienne

Sans cesse remaniée depuis le 11ème siècle, la cathédrale Saint-Étienne pourrait être surnommée « la cathédrale inachevée ».

C’est comme si les évêques de Toulouse, toujours insatisfaits, toujours trop ambitieux, et jamais assez en fonds, avaient vainement cherché à rivaliser avec la basilique Saint-Sernin ou le couvent des Jacobins, sans parvenir à approcher l’harmonieux équilibre de l’une ni l’audace architecturale de l’autre.

Mais c’est aussi ce qui fait son charme, une telle diversité de style dans un même édifice n’est pas commune. Son chœur gothique est deux fois plus large et nettement plus haut que sa nef, et décalé qui plus est, de sorte que l’allée centrale est en ligne brisée. Quant au clocher, il est tellement atypique qu’on se demande ce qui l’a inspiré.

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En 1295 le pape démembre le vaste évêché de Toulouse et bouleverse ainsi la construction d’une cathédrale qui devait rivaliser avec celles du nord de la France. Privés de moyens suffisants, les évêques de Toulouse doivent revoir à la baisse leurs ambitions. Le grand chœur gothique est raccordé tant bien que mal à la vieille nef raymondine, laquelle n’est pas dans le même axe, ce qui nous vaut cet étrange « coude » au beau milieu de la cathédrale.

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Dans le style du gothique d’Île-de-France (et non du gothique languedocien qui n’est réservé qu’à la nef raymondine), les puissants contreforts du chœur sont dimensionnés pour contrebuter une voûte de plus de 40 mètres de hauteur. Pour les raisons que l’on a vues cette hauteur ne put jamais être atteinte (elle est de 28 mètres) :
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La basilique de la Daurade

L’histoire de la Daurade est d’abord celle d’un tragique gâchis pour le patrimoine toulousain.

En effet jusqu’en 1761 se trouvait à cet emplacement une église paléochrétienne du 5ème siècle aux mosaïques dorées, dont on ne sait exactement si elle fut bâtie sous l’Empire romain finissant ou (plus probablement) sous le règne des rois wisigoths qui firent pendant un siècle de Toulouse la capitale de leur empire éphémère. Sa notoriété venait également du fait qu’elle fut le premier sanctuaire marial (c’est à dire dédié à la Vierge) de France.

Au 18ème siècle cette église antique menaçait ruine faute d’entretien. Or plutôt que de tenter de sauver ce monument unique en France, dont on ne trouvait l’équivalent qu’à Ravenne ou à Rome, on décida de la reconstruire dans un style plus moderne.

De l’antique monument il ne reste finalement que le nom, la Daurade, Deaurata en latin, qui signifie « la dorée ».

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La Daurade paléochrétienne détruite

Voici une maquette reconstituant partiellement l’ancienne église aux mosaïques à fond d’or, visible au musée Saint-Raymond :

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Le musée Saint-Raymond conserve également un exemplaire de chacun des trois types de colonnes utilisés :
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Autres églises de brique

Notre-Dame du Taur

Cette église du 14ème siècle arbore un superbe clocher-mur qui servit de modèle à quantité d’églises de la région.

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Saint-Pierre des Chartreux

Cette église du début du 17ème siècle fut bâtie par les moines chartreux réfugiés à Toulouse lorsque la chartreuse de Saïx (Tarn) fut détruite par les protestants pendant les guerres de religion. L’église est séparée en deux par un maître-autel monumental, construit avec diverses espèces de marbres pyrénéens et surmonté d’une sculpture considérée comme un chef d’œuvre : les anges couronnant le Saint Sacrement, de François Lucas.

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L’ancien cloître du couvent des Chartreux agrémente maintenant l’Université Toulouse Capitole dont il est devenu la propriété :
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L’église Saint-Pierre des Cuisines

Cette très vieille église, la plus vieille du sud-ouest de la France, a tenu une place particulière dans l’histoire de Toulouse : c’est sur son parvis que les comtes Raymond reconnaissaient les privilèges accordés à la ville de Toulouse (son modèle d’administration par les capitouls par exemple).

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L’église de la Dalbade

Construite au 15ème siècle, l’église de la Dalbade doit son nom à l’église qui la précédait et qui était recouverte d’un enduit blanc : dealbata, la blanche.

Elle est surtout connue pour son ancien clocher, décoré par Nicolas Bachelier en 1551, le plus haut de la ville, qui s’effondra en 1926 du haut de ses 91 mètres et ne fut jamais reconstruit.

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En 1878, Gaston Virebent orna son tympan jusqu’alors vide d’une très belle reproduction en céramique du Couronnement de la Vierge de Fra Angelico.

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Détail de son portail Renaissance de 1537 :
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La chapelle des Carmélites

La voûte et les murs de la chapelle des Carmélites sont recouverts de peintures à l’huile illustrant notamment l’ascension de Sainte Thérèse d’Avila, fondatrice de l’ordre des Carmélites.

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Sur les murs latéraux figurent les vertus, ici le silence et l’humilité :
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Bien d’autres belles églises de brique existent, je terminerai cette rubrique avec le méconnu mais superbe décor brique et pierre de l’une d’elles, l’église Saint-Exupère : Saint Joseph et l’enfant Jésus, de Gervais Drouet (17ème siècle).

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Cliquez ici : lien vers la page suivante : Université et collèges.

 

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